Abus dans l’Église : former, écouter et prévenir pour avancer autrement
Plus de 130 acteurs pastoraux du diocèse de Namur ont répondu à l’appel de leur évêque à participer à une journée de sensibilisation consacrée aux abus dans la relation pastorale. Une rencontre forte, marquée à la fois par des interventions de spécialistes, le témoignage bouleversant d’une victime et la volonté affirmée de l’Église de poursuivre un travail de prévention, de reconnaissance et de responsabilité.
« La relation pastorale nous place dans une proximité émotionnelle qui peut nous rendre vulnérables et demander de la vigilance. Et pourtant, c’est aussi ce qui la rend forte. » D’emblée, Carine Tholbecq, organisatrice de la rencontre, donne le ton de cette journée diocésaine consacrée à la lutte contre les abus dans l’Église « pour prendre le temps de réfléchir ensemble aux risques d’emprise, aux nécessaires ajustements pastoraux et aux chemins de prévention à construire ».
La journée était rythmée par les interventions de Véronique de Thuy-Croizé, psychologue clinicienne au Chêne de Mambré, et de Jessica Skoors, coordinatrice nationale pour la lutte contre les abus sexuels dans l’Église belge. Chacun des participants a également reçu un exemplaire du code de conduite de l’Église belge intitulé « Du tabou à la prévention ».
Une relation pastorale qui demande de la vigilance
Durant la matinée, Véronique de Thuy-Croizé a longuement abordé la spécificité de la relation pastorale. « Ni amicale, ni filiale », cette relation touche à l’intime : accompagnement spirituel, confession, écoute des fragilités, partage des émotions… Une proximité qui peut être belle et féconde, mais qui demande aussi un cadre clair et une véritable vigilance.
Depuis le rapport de la CIASE en 2021, la réflexion sur les abus ne se limite plus à des cas individuels. Elle interroge aussi les mécanismes systémiques : rapports de pouvoir, absence de contre-pouvoirs, manque de régulation ou confusion des rôles dans l’accompagnement spirituel.
La psychologue a insisté sur plusieurs facteurs de risque: le besoin de reconnaissance mal ajusté, l’absence de supervision, l’ignorance des mécanismes inconscients de projection ou encore le manque de cadre dans les relations pastorales. « Quand les situations de rencontre ne sont pas protégées, elles peuvent favoriser les situations d’emprise », a-t-elle souligné.
Elle a également rappelé l’importance du travail de relecture et d’intervision entre accompagnateurs, ainsi que la nécessité d’une juste compréhension de notions comme la chasteté, entendue non comme une simple abstinence mais comme un respect profond de l’autre dans sa relation sexuée.
« Oser avancer »
Prenant la parole devant les participants, Mgr Fabien Lejeusne a reconnu combien les années traversées par l’Église constituent une épreuve, mais aussi une opportunité de réajuster les pratiques pastorales. « Il nous faut avancer sans oublier, mais forts de ce que nous enseigne notre histoire », a-t-il insisté.
L’évêque de Namur a rappelé qu’on « ne s’improvise pas accompagnateur spirituel » et qu’une mission pastorale demande formation, discernement et cadre clair. Il a également insisté sur l’importance de relations pastorales plus professionnelles et mieux accompagnées, sans pour autant céder à la paralysie ou à la peur : « Ne nous restreignons pas dans notre élan pastoral par peur… Osons. »
La parole d’une victime
Après des mises en situations pastorales pratiques en petits groupes de travail, l’après-midi fut marquée par le témoignage particulièrement fort de Jean-Luc Lalouyé. Victime d’abus dans les années 1970 alors qu’il était enfant, il a raconté son long chemin vers la parole, puis vers la reconnaissance.
« Le manque de reconnaissance est aussi difficile que les faits eux-mêmes », a-t-il confié avec émotion, évoquant aussi ce qu’il appelle le « spiriticide » : les blessures profondes laissées dans la relation à la foi et à l’Église.
Son témoignage a aussi permis de rappeler l’importance des groupes de parole et des démarches mises en place aujourd’hui avec les victimes au sein de l’Église belge. « Plus jamais ça », résume-t-il simplement.
Prévenir et reconnaître
Jessica Skoors a ensuite présenté les grandes lignes du nouveau plan stratégique belge de lutte contre les abus sexuels dans l’Église. Ce plan repose sur quatre piliers : répondre aux besoins des victimes, renforcer la prévention, appliquer une tolérance zéro envers les abus et développer davantage de transparence et de collaboration.
Elle est revenue sur les différentes étapes traversées par l’Église belge depuis les premières commissions mises en place dans les années 1990 jusqu’aux récentes recommandations parlementaires. Aujourd’hui, près de 1.700 victimes ont été reconnues dans le cadre des différentes procédures et plusieurs millions d’euros d’indemnisation ont été versés.
Au-delà des chiffres et des procédures, cette journée diocésaine aura surtout rappelé combien la lutte contre les abus ne peut se limiter à des textes ou des structures. Elle demande une conversion profonde des pratiques, une culture de vigilance, une écoute réelle des victimes et une capacité collective à relire les relations pastorales avec humilité et lucidité.
Christine Gosselin