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Auteur

Christine Gosselin Auteure

Date

4 août 2026

Catégories

Oecuménisme

Type

Actualités diocésaines

Liberté d’expression et quête de vérité : une parole à habiter ensemble


À Arlon, la quatrième table ronde interconvictionnelle a réuni croyants et non-croyants autour d’un thème bien actuel : la liberté d’expression à l’épreuve de la vérité. Au-delà des clivages, dans un climat d’écoute et de respect, les échanges ont révélé toute la complexité d’une parole à la fois libre, responsable et profondément humaine.

Autour de la table, quatre intervenants ont nourri la réflexion, chacun à partir de son expérience et de sa tradition : Julien Joseph, engagé dans le travail de mémoire et actif au sein des communautés juives locales ; Bosco d’Otreppe, journaliste pour La Libre Belgique, spécialiste du fait religieux pour la communication catholique ;  Jean-Louis Cornez, théologien et pasteur protestant et Jean-Jacques Deleeuw, journaliste et ancien dirigeant de médias belges pour la laïcité. Le représentant de la communauté musulmane, n’avait pu rejoindre la table ronde pour cette édition.

Une liberté précieuse… mais jamais absolue

D’emblée, un point de convergence apparaît : la liberté d’expression est un pilier de nos démocraties, mais elle ne peut être absolue. Julien Joseph le rappelle à partir de la tradition juive : « Tu ne porteras pas de faux témoignage ». Une ligne rouge claire, héritée du Décalogue, qui place la vérité au-dessus même de la liberté de dire.

Dans cette perspective, la parole engage. Elle peut construire ou détruire. Le judaïsme, avec la notion de lashon hara (la mauvaise parole), invite à une vigilance extrême : médire, propager une rumeur, déformer la réalité ne sont pas des actes anodins, mais des atteintes à la dignité d’autrui. À l’heure des réseaux sociaux, où chacun devient diffuseur d’information, cette responsabilité prend une ampleur nouvelle.

Car ce qui a changé, soulignent plusieurs intervenants, ce n’est peut-être pas tant la nature des discours que leur vitesse et leur portée. Le quantitatif devient qualitatif : une rumeur aujourd’hui peut faire le tour du monde en quelques minutes.

Entre histoire, évolution et discernement

Du côté catholique, Bosco d’Otreppe retrace une évolution marquante. Dans son encyclique Mirari vos du 15 août 1832, Grégoire XVI condamnait fermement la liberté de parole et de la presse, qu’il qualifiait de « liberté la plus funeste, liberté exécrable ». Il y dénoncait la diffusion d’erreurs et la perversité des écrits, perçues comme des menaces pour l’Église et pour l’ordre social. Un siècle plus tard, le regard change profondément. Avec Jacques Maritain et surtout le Concile Vatican II, la liberté de conscience devient un pilier reconnu. Benoît XVI insistera quant à lui sur la nécessaire collaboration entre foi et raison, et sur le rôle de l’Église dans le débat public : non pas imposer, mais éclairer. Un déplacement s’est opéré : la liberté est désormais vue comme une condition du bien commun.

Mais cette liberté reste orientée. Elle appelle une question essentielle : dans quel but parlons-nous ? Pour éclairer, questionner, faire grandir… ou pour blesser, humilier, provoquer ? La distinction entre médias d’opinion et médias de propagande illustre bien cette tension : tout dépend du rapport aux faits et de l’honnêteté intellectuelle.

La vérité : un chemin plutôt qu’un bloc

Du côté de la laïcité, Jean-Jacques Deleeuw propose un autre éclairage. La vérité n’y est pas considérée comme figée ou révélée, mais comme une construction collective, toujours perfectible. Héritière de penseurs comme Michel de Montaigne, Immanuel Kant ou Friedrich Nietzsche, cette approche valorise le libre examen : confronter les idées, vérifier les faits, accepter le doute.

Dans ce cadre, la liberté d’expression est large, mais encadrée par la loi : diffamation, calomnie et incitation à la haine en constituent les limites. On peut heurter des convictions, rappelle-t-il, mais jamais porter atteinte aux personnes.

Face aux fake news et aux dérives des réseaux sociaux, l’enjeu devient alors éducatif : former à l’esprit critique, apprendre à vérifier, à croiser les sources. Une tâche urgente dans une société où « tout semble parfois se valoir ».

Une parole traversée par nos fragilités

Avec Jean-Louis Cornez, le regard se fait plus décalé, presque provocateur. Il interroge la confusion entre réalité et vérité, rappelant que la vérité peut être existentielle, intime, liée à l’amour ou à la foi, et non réductible à des faits objectifs.

Son intervention pointe aussi les dérives possibles, qu’elles soient religieuses ou laïques : hypocrisie, conformisme, ou encore nouvelles formes de « croyances » dans des systèmes idéologiques. Une manière de rappeler que nul n’échappe totalement à ses propres contradictions.

Les défis d’aujourd’hui : réseaux, médias et société

Dans les échanges avec le public, plusieurs préoccupations émergent avec force. Les réseaux sociaux apparaissent à la fois comme des outils de liberté et des espaces peu régulés, où la vérité peut être malmenée. La question de leur encadrement reste ouverte, notamment face au pouvoir croissant d’acteurs privés et des algorithmes.

Le rôle des médias traditionnels est également interrogé. Entre pression économique, recherche du clic et concurrence des réseaux, le journalisme peine parfois à maintenir un travail de fond. Bosco d’Otreppe plaide pour un retour à une presse de proximité, ancrée dans le réel, capable de recréer du lien et de la confiance.

Au terme de la soirée, quelques pistes se dessinent. L’éducation apparaît comme essentielle, dès le plus jeune âge, pour apprendre à parler, à écouter, à discerner. Le dialogue, ensuite, comme celui vécu à Arlon, permet de dépasser les oppositions stériles. Enfin, la responsabilité individuelle : chacun est appelé à mesurer le poids de ses paroles.

Car, au fond, une question traverse toute la rencontre : une société peut-elle rester libre sans un minimum d’exigence de vérité ?

Christine Gosselin

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